Regards d'artiste. Sophie Zénon

Entretien avec Christelle Capelle, rédactrice en chef de la revue Les Chemins de la mémoire à l'occasion de l'exposition et du livre Pour vivre ici. 

Hors série Paysages de guerre, paysages en guerre, 2018.

 

Photographe plasticienne, Sophie Zénon aborde la question de la restitution de la mémoire du Hartmannswillerkopf (HWK), lieu de combats de la Première Guerre mondiale dont la spécificité est d’avoir eu sa ligne de front à la frontière entre la France et l’Allemagne. En 2017, elle a été accueillie en résidence d’artiste à l’Abri mémoire d’Uffholtz, espace à vocation pédagogique et citoyenne, où elle a réalisé un travail de création et encadré un atelier pédagogique. 

 

 

Pourquoi avoir choisi de travailler sur le Hartmannswillerkopf ?

Mon père a passé son enfance dans les Vosges. Il me parlait souvent de la « magie » des grandes forêts vosgiennes que j’ai découvertes en 2015, lorsque j’ai commencé à travailler à l’histoire de notre famille originaire d’Italie. Plus précisément, j’ai été amenée à m’intéresser au HWK à l’invitation de l’Abri mémoire d’Uffholtz. J’avais réalisé en 2013 un livre d’artiste « Verdun ses ruines glorieuses », dans lequel j’abordais le thème de la réconciliation franco-allemande. En montrant ce livre, ma venue dans les Vosges pour poursuivre ce travail s’est imposée comme une évidence. 

 

Quel a été votre travail d’artiste sur le site ?

J’ai proposé à l’Abri mémoire une interprétation du HWK sous l’angle de sa forêt reconstituée, en cherchant à rendre compte tant de « l’esprit des lieux » que de la manière dont les hommes d’aujourd’hui et d’hier ont appris à vivre avec cette forêt. Comment vit-on aujourd’hui, dans communes alentours, la proximité d'un lieu chargé de tant tragédies ? Et comment faisaient les soldats en 14-18 pour survivre à cet enfer ? D’où mon titre « Pour vivre ici ». Cela m’a emmenée très loin. 

 

Pour comprendre l’évolution de cette forêt, j’ai commencé par interroger les forestiers de l’ONF. Avant 1914, c’était une grande sapinière. En 1918, le paysage est ravagé. Puis, à partir des années trente, la forêt s’est reconstitué avec majoritairement des feuillus. Cette transformation m’a fascinée. Je me suis intéressée au paysage à diverses saisons et j’ai arpenté le HWK en tous sens, réalisant une série de portraits d’arbres que j’ai tirés en grand format, protégés de plaques de verres que j’ai gravés de cartes militaires.

 

J’ai continué par une recherche sur la toponymie. Les noms donnés par les soldats allemands et français à la montagne révèlent un imaginaire collectif que j’ai restitué sous la forme d’un immense panoramique papier peint, constitué de cartes postales datant d’avant 1914 et de 1914-1918. L'idée de ce travail a aussi été d'emprunter aux savoirs faire régionaux et de les introduire dans ma propre démarche (manufacture de Rixheim et art verrier alsacien et lorrain).

 

Des archives du centre de ressources de l'Abri mémoire, j’ai sélectionné des photos de soldats français et allemands dans leur vie quotidienne que j'ai imprimées sur des plaques de Plexiglas ensuite installées dans la forêt. Avec le jeu des rayons du soleil, les visages apparaissent, disparaissent dans une sorte d'éblouissement. Ces jeux de reflet, de transparence redonnent vie aux soldats.

 

Ma rencontre avec Raoul Ermel, un menuisier de Wattwiller, a été déterminante. Son approche de la forêt, sensible et poétique, m'a ouvert un univers touchant au merveilleux. Son grand-père paternel, un amoureux de la nature et ancien soldat au HWK, l’emmenait depuis son plus jeune âge dans la montagne. Il connaît chaque parcelle de la forêt. Avec lui, les arbres sont les dépositaires de la mémoire des soldats. A partir de la physionomie des troncs, il reconnaît ceux qui ont connu la guerre « qui pourraient parler », et qui « ne sont vraisemblablement pas torturés pour rien ».

 

Enfin, j’ai sélectionné des extraits du journal de l’aspirant Henri Martin, « Le Vieil Armand, 1915 » (Payot, 1937) que j’ai choisi pour ses qualités littéraires et pour sa profonde humanité. J’ai réalisé une vidéo de 17 minutes dans laquelle se croisent les voix de Raoul et du soldat Martin, archives, photographies et vidéo d’arbres.

 

En résidence à l’Abri mémoire, vous proposez un atelier pédagogique. Comment s’est-il organisé ?

Alexandre Dumez, professeur d’Histoire-Géographie du lycée de Wittelsheim et conseillé pédagogique pour l’Historial du HWK, m’a invitée à mener un atelier avec sa classe de première. J’ai proposé de réfléchir aux notions de frontières, d’identité à partir d’un travail sur la narration. Les élèves ont commencé par travailler en binôme à la réalisation de portraits in situ, après leur avoir donné quelques clefs sur ce qu’est un portrait en photographie. J’ai constitué des outils pédagogiques, des diaporamas sur les photographes ayant photographié des paysages de bataille, sur ceux explorant la relation image et texte, tel l’artiste chinois Gao Bo, qui dans son travail sur le Tibet, écrit sur ses photographies avec son propre sang pour dénoncer le massacre des Tibétains.

Pour cet atelier, les élèves disposaient de mes Plexiglas de soldats qu’ils ont mis en scène dans le paysage. Les 24 élèves étaient répartis en trois groupes : un premier travaillait sur le sommet (lieu des combats les plus intenses), un second en contre-bas, près de la rivière, et le troisième dans une tranchée allemande, afin de disposer de trois paysages et de trois problématiques différents. Je leur ai demandé d’écrire un court texte sur leur ressenti. L’atelier a duré une semaine in situ et en classe. Le  travail le plus long a été la réalisation des compositions, majoritairement des triptyques, avec des textes en français et en allemand, le tout composant un grand polyptyque.

Ce qui a le plus marqué les élèves, c’est la jeunesse des soldats. Ils ont pris conscience qu’ils auraient pu être à leur place. Les travaux ont été présentés lors de la cérémonie d’inauguration de l’Historial franco-allemand du HWK en présence des présidents français et allemand, le 10 novembre 2017. Un moment d’intense émotion qui restera gravé dans la mémoire des élèves. 

« Pour vivre ici » continue d’inspirer d’autres publics, il est présenté en ce moment jusqu’en décembre 2018 à Beauvais dans le cadre du festival  « Les Photaumnales ». Un livre sortira en novembre aux éditions LOCO.

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