Histoires de nature
Damarice Amao
Préface au livre d'artiste "L'herbe aux yeux bleus" de Sophie Zénon,
Éditions Païen, 2025.
Photogramme, collage, estampage, modelage, graphite, pigments, cire et même or – tel est la liste non exhaustive des gestes et matériaux investis depuis plusieurs années par l’artiste Sophie Zénon. Photographe-alchimiste, elle expérimente, met à bout, indiscipline le médium photographique afin d’en augmenter son pouvoir d’élucidation du réel. Le plaisir manifeste qu’éprouve Zénon au contact de la matière est mis au service d’une investigation sensible sur la mémoire et sur les traces laissées par l’Histoire dans nos environnements immédiats et dans nos existences.
Depuis plus de dix ans, ce sont les territoires naturels plus précisément l’apparente quiétude des anciens paysages de guerre, qui constituent l’objet de sa recherche sur la manière dont l’histoire européenne, faite de conflits violents, continue de se manifester de manière indicible dans le présent. Ainsi, avec le cycle Rémanence, les paysages du Grand Est, liés à sa propre histoire familiale, constituent son terrain privilégié d’enquête. Après le livre d’artiste Verdun, ses ruines glorieuses (2013) et les photographies prises sur le massif du Hartmannswillekopf (HWK) de la série Pour Vivre Ici (2017), le projet L’Herbe aux yeux bleus est l’une des dernières étapes de cette chasse aux fantômes du passé qui traverse l’œuvre entière de l’artiste. Pour cela, Zénon n’officie pas seule. Elle s’entoure de connaisseurs, de spécialistes prêts à emprunter des chemins de traverses à l’instar de François Vernier avec lequel elle collabore à partir de 2021. Ingénieur forestier, botaniste reconnu de la région, Vernier accompagne Zénon dans sa découverte de la polémoflore lorraine. Le terme désigne l’ensemble des plantes allochtones, déplacées de leur territoire d’origine lors des mouvements de troupes armées pendant les deux Premières Guerres mondiales, mais pas seulement. Vernier a recensé au total 21 plantes obsidionales dont pour certaines la migration remonte au XIXème siècle, à l’instar de la Bunias orientalis ou Roquette d’Orient (1). Cette plante de fourrage pour chevaux est ainsi présente dans le territoire depuis 1814, importée par les cosaques de l’empire russe à l’époque des guerres napoléoniennes.
Si certaines de ces plantes obsidionales sont devenues invasives comme la Bunias Orientalis, d’autres, tel la Bermudienne ou Herbe aux yeux bleus rapportée par les Américains pendant la Première Guerre mondiale, obligent à la patience pour capturer leur rares moments de floraison ou pour simplement retrouver leurs traces dans des espaces naturels désormais protégés. Avec le chapitre L’Herbe aux yeux bleus, Zénon tisse ainsi le fil d’une transmission poétique et sensible de ce phénomène de survivance quasi miraculeuse de ces plantes, témoins fragiles et souvent négligés de la guerre. Après le prélèvement méticuleux des spécimens de chacune de ces plantes obsidionales, l’artiste, endossant sa casquette de botaniste, engage un protocole rigoureux dans lequel les végétaux se retrouvent une nouvelle fois déplacés, cette fois-ci de leur lieu d’acclimatation dans le Grand Est vers l’atelier et la chambre noire. A l’arrivée, l’artiste leur offre une nouvelle vie sur papier sensible, en particulier sous la forme de photogrammes grandeur nature. Issus d’un long processus dont elle maîtrise les subtilités avec la complicité de son tireur, ces photogrammes offrent en négatif le tracé spectral et hypnotisant de ces plantes aux histoires oubliées.
Face à ses images, il n’est plus seulement question de migration et de guerre. Avec la pratique du photogramme, Zénon renoue avec les premiers temps de l’invention du médium photographique. Que ce soit dans une perspective scientifique ou purement esthétique, le monde végétal occupe en effet l’esprit des premiers praticiens. Outre son rôle pionnier dans l’apparition du photogramme et l’invention du procédé positif/négatif, le photographe britannique Henry Fox Talbot était lui-même un botaniste amateur, à l’instar de sa compatriote Anna Atkins. Dédiées aux algues des côtes britanniques, les herbiers de cette pionnière réalisés dans les années 1840, témoignent de l’usage révolutionnaire du photogramme au cyanotype dans une démarche avant tout scientifique. S’ils s’inscrivent bien dans une volonté de diffusion du savoir, les herbiers photographiques de Zénon se démarquent néanmoins de l’esprit positiviste et du goût pour la classification qui sous-tend la pratique photographique scientifique au XIXème siècle. La photographie accompagne alors les sociétés occidentales dans leur élan de conquête des territoires notamment de la nature, considérée sous son seul statut de ressources et son « exploitabilité ».
Pour les treize volumes composant son Herbarium Florum Obsidionalium, Zénon reprend les codes de l’herbier tout en complexifiant la réalisation. Chaque spécimen photographié et réhaussé à l’encre, se déploie sur des pages imprimées extraites de L’Album de la Guerre 1914-1918, publié par le magazine l’Illustration dans les années 1923. La réalisation de l’Herbarium Florum Obsidionalium aux fonctions donc moins scientifiques que mémorielles fait écho aux herbiers réalisés par des soldats amateurs ou confirmés pendant la Première Guerre mondiale. « Herbiers des tranchées » ou « de poilus », ces exemples uniques sont alors confectionnés avec les moyens du bord (4). Prélevés sur les lieux des combats, les spécimens végétaux sont ainsi conservés entre des pages de cahiers, de livres ou de revues d’époque. Regarder et cueillir des fleurs : l’incongruité, la douceur et la fragilité de ces gestes sonnent comme d’authentiques actes de résistance intérieur, intimes et poétiques face au chaos guerrier. Dans l’Herbarium Florium Obsidionalium de Zénon, les plantes déployées en gros plan sur les pages du journal de l’Illustration, s’imposent visuellement au détriment des récits de guerre, relégué à l’arrière-plan de la représentation. Les plantes endossent ainsi le rôle de protagonistes principales. C’est à travers leur histoire, leur expérience que nous sommes invités à appréhender la mémoire du conflit. L’approche de l’artiste s’inscrit dans la voie tracée par le champ actuel des plant studies, consacrées aux questions écologiques et à l’histoire des relations des individus avec la nature. Ces théories radicales invitent à lutter contre le plant blindness, à savoir notre aveuglement et notre incapacité à considérer le monde végétal autrement que sous l’angle d’une expérience humaine dominatrice, comme l’explique la penseuse et curatrice Filipa Ramos (5) : « Les vicissitudes des plantes sont généralement racontées d’un point de vue unique, centré sur l’homme, sur ceux qui les transportent, plutôt que sur les plantes elles-mêmes. La terminologie et les temps de conjugaison utilisés, aujourd’hui encore, par les historiens et les chercheurs ne sont pas aléatoires : ils renforcent la perception que les plantes sont inactives et soumises. Ces récits, en optant pour le mode passif et en dissimulant la violence derrière des concepts plus abstraits, louent les actions des humains et effacent sciemment l’expérience de la nature ».
De son côté, la spécialiste du changement climatique, Jennifer Newell ajoute : « Les plantes, animaux, et autres aspects d’un environnement naturel ne sont pas seulement présents dans les perceptions, les décisions et les actions des sociétés. Ils sont eux-mêmes des acteurs de l’histoire. ».
Avec L’Herbe aux yeux bleus , Zénon nous invite, nourri par sa formation d’anthropologue et ses recherches sur le chamanisme qui complètent le cadre intellectuel de sa démarche (8), à une déconstruction des récits traditionnels sur l’histoire des conflits. Couronnes et gerbes de fleurs, jardins-cimetière : le végétal a une place omniprésente dans le processus mémoriel des guerres mais son statut demeure celui d’accessoire purement ornemental. Zénon ne renonce pas à représenter la beauté des fleurs et des plantes qui occupent sa quête. Elle l’allie cependant à son souci de restituer l’expérience à la fois traumatique et résiliente du monde végétal malmené dans les guerres, comme c’est le cas avec son récent ensemble d’œuvres composé de Manteau de Neige (2022-2024), La Seille (2023), Topographie végeéale (2023) ou encore Stigmates (2022)
Pour cet ensemble, l’artiste a identifié dans les forêts de Lorraine un certain nombre d’arbres, principalement hêtres et chênes, dont les écorces portent encore la marque d’impacts de mitrailles. Véritables « gueules cassées de la forêt » comme ils sont parfois désignés, ces arbres sont encore aujourd’hui chargés de métal : balles, fils barbelés rouillés ou même éclat d’obus emprisonnés dans leurs troncs. C’est moins ces impressionnantes reliques guerrières que les cicatrices des arbres qui intéressent l’artiste. Au plus près de la surface des arbres, les photographies et estampages sur écorce nous offrent le tracé quasi topographique des meurtrissures ainsi que la preuve du formidable pouvoir de régénération et de résilience du monde végétal – l’expression vivante, sensible et poétique de nos communes tragédies.
Automne 2025, Le Château d'Eau, Toulouse.
1. François Vernier, Plantes obsidionales. L’étonnante histoire des espèces propagées par les armées, Strasbourg, Vent d’Est, 2014.
2. Diamantino Quintas. Voir l’entretien de Sophie Zénon avec celui-ci dans le présent ouvrage.
3. L’Album de la Guerre 1914- 1919, Paris, L’Illustration, 1922 (première édition). L’artiste intervient sur une réédition de 1923.
4. Un certain nombre de ces herbiers de tranchées sont conservés au Muséeum national d’histoire naturelle à Paris.
5. Voir aussi les travaux du botaniste italien Stefano Mancuso sur la neurobiologie végétale.
6. Filipa Ramos « Déracinées » dans Marc Jeanson (dir.), L’école de la beauté végétale, cat.expo., Paris, JBE Books, Chaumet, 2022, p. 164-165
7. Jennifer Newell, Trading Nature ; Tahitians, Europeans, and Ecological Exchange, University of Hawai’i Press, Honolulu, 2010 ; cité par Filipa Ramos, Ibidem, p. 163.
8. Voir entretien de Sophie Zénon et François Vernier dans le présent ouvrage.


