Sophie Zénon. « Les invisibles »

Gabriel Bauret

in Patrimoines revisités. Editions LOCO, 2016

 

 

Le parcours de Sophie Zénon l’a conduite à plusieurs reprises dans les collections des musées et des lieux d’histoire, en France ainsi qu’en Italie. Des espaces qui détiennent souvent une part de mystère ou d’étrangeté : l’une de ses séries récentes porte sur les momies de Palerme. Il n’était donc pas étonnant qu’à l’invitation de la ville de Reims, elle ait souhaité se perdre pendant quelques jours dans les réserves du palais du Tau ordinairement inaccessibles au public. Elle est partie à la rencontre des innombrables statues, de toutes tailles et de toutes sortes, qui occupent les lieux ; placées à même le sol ou alignées sur des étagères, usées, voire meurtries par le temps, ou parfois au contraire tout à fait reconnaissables comme Jeanne d’Arc (1) ou dans une moindre mesure Goliath (2).

 

Statues originales ou copies, la photographe n’a pas opéré dans un premier temps de distinction ; elle s’est d’abord laissée porter par la curiosité, mais aussi le désir de redonner vie à cette population hétéroclite. Son regard croise ainsi des visages et des corps souvent plongés dans la pénombre ou recouverts d’un voile de poussière ; et par le faisceau de lumière qu’elle dirige vers eux, combiné à un subtil mouvement de l’appareil photographique ainsi que quelques touches de couleur qui émergent de l’obscurité, elle ranime ces personnages endormis. Ceux-ci prennent souvent une allure fantomatique dans la représentation qu’elle se plaît à en donner. Ils apparaissent comme autant de comédiens attendant leur tour avant d’entrer en scène ; dans ces réserves qui par le geste artistique se transforment en coulisses désordonnées d’un décor de théâtre, ces figures de pierre surgissent de l’on ne sait quel monde mélangeant les histoires et les époques.

 

Mais au-delà de cette approche plastique et qui accorde une part importante à l’imaginaire, Sophie Zénon - fortement inspirée par ses études du chamanisme - ne s’interdit pas d’associer à l’image qu’elle propose de cette statuaire une forme de révélation des esprits des ancêtres. Le titre qu’elle a choisi de donner à son travail, « Les invisibles », est riche de paradoxes : la photographie ordinairement pensée comme un travail sur le visible, donne en effet à voir ici l’invisible. Que ce soit au sens littéral : les réserves cachées du palais du Tau, ou plus abstrait : la manifestation de ces esprits, ou encore, de façon plus large, le passage du temps.

Mais elle n’oublie pas non plus les artisans, pour ne pas dire les artistes, qui travaillent sur la statuaire, la restaurent avec patience et demeurent souvent anonymes : car ses missions antérieures l’ont souvent amenée à s’intéresser aux métiers d’art. Sa proposition sous forme de diptyque noir-blanc, positif-négatif, envers-endroit qu’elle a conçue à partir d’une statue de femme aux yeux bandés (3) renvoie à la pratique du moulage qui participe de la recréation des œuvres mutilées ou usées par le temps.

                                                                                 

(1)

Jeanne d’Arc est une figure récurrente à Reims :  c’est elle qui, en 1429, conduit Charles VII pour qu’il y soit sacré. Cette étape importante au cours de la guerre de Cent ans affirme la royauté française face aux Anglais. Jeanne est de ce fait souvent représentée en armure.

 

(2)

Le tympan situé au-dessus de la grande rose de la façade occidentale de la cathédrale Notre-Dame est orné d’une scène de combat entre David et Goliath. Au tout début de la Grande Guerre, l’ensemble est fortement endommagé par l’incendie de la cathédrale : un Goliath est presque entièrement détruit alors que l’autre subit peu de dégâts. Dans le cadre de la restauration du portail central, il a été décidé de déposer celui-ci sans le remplacer. Exposé au palais du Tau, il sert à établir des moules pour réaliser la copie remise en place en 2015.

 

(3)

Figure très fréquente dans la statuaire du Moyen-Âge, le visage de femme aux yeux bandés est une métaphore des juifs qui n’ont pas su reconnaître le messie tant attendu. 

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