Le fleuve Amour de Sophie Zénon

François Bon

Texte d'introduction à l'exposition "Suite sibérienne" présentée au Festival Passages de Nancy, 2003.

 

Le fleuve Amour est un symbole : traversée du continent de Michel Strogoff à travers les cratères de météorites ou le permafrost d’immensités géantes. Qu’on en détourne le cours, et la terre tournerait moins rond. Peut-être il n’y a que l’Amazone pour incarner avec l’Amour l’idée du fleuve mémoire, du fleuve remonté à l’origine. De peuples mystérieux et d’endroits vierges de la terre. On est explorateur à part entière, si on s’y risque. D’un côté le monde sibérien ou russe, de l’autre côté la Chine. Cette jeune femme l’a fait. Elle avait exploré la Mongolie, pendant deux étés de suite, elle remontera l’Amour. De Khabarovsk à Nikolaïevsk elle en a arpenté les bords, a enquêté sur ses esprits. Rives parfois incertaines et boueuses, primitives, enserrant des villages de bois, d’où elle tire ces «abstractions rêveuses» (JP Thibaudat).

Elle aurait pu sans doute ramener un livre de son voyage, des rencontres. Il n’y a que ces photographies. Elles ne nous enseignent pas. Elles nous mettent face à des mains, des visages, des gestes ou nous nous reconnaissons parce que main, visage ou geste on le sait pour soi-même. Alors soudain on traverse l’espace, on est soi-même tout au bord du grand fleuve, confronté à un ciel et à un temps plus grands, un rapport de l’homme à la nature qu’on dirait plus ancien, et pourtant qui d’entre-nous ne porte pas, dans la mémoire des mains, ces gestes de la plus ancestrale subsistance.

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