Apprivoiser la mort
A propos du travail photographique de Sophie Zénon

Bogdan Konopka

 

Comme tout être vivant, je suis empêtré dans le temps, et son travail silencieux et mortel est à l'œuvre dès ma conception. Aujourd'hui j'ai pleinement conscience des effets de son écoule- ment, parce que j'ai fait connaissance avec le deuil après la perte de mes proches, et c'est un vide impossible à combler. Mais je ne connais toujours pas de définition convaincante ni de la vie, ni de la mort. Je sais que je ne survivrai pas à ma propre mort, que c'est une expérience indi- viduelle dont sans doute personne ne sera jaloux, mais je ne sais toujours pas d'où nous venons et si la mort est un passage vers une autre dimension ou plutôt la simple fin biologique de l'existence de tout un chacun.

La longue histoire de l'humanité est une errance ininterrompue dans de multiples direc- tions, à partir d'un berceau supposé connu vers de nouveaux espaces qui permettaient la survie de notre espèce. Ainsi par la force des choses,

les sociétés ont façonné une multiplicité de coutumes et de représentations de l'univers avec pour unique point commun un ciel au- dessus de leur tête et des congénères morts. L'impuissance face à ces corps abandonnés par la vie a probablement constitué la pierre angulaire de toutes les croyances et religions. Car si pour des raisons sanitaires il fallait pro- diguer les derniers soins aux dépouilles mor- telles, les vivants éprouvaient le besoin d'une interprétation de la mort et d'une espérance, pour eux et leurs enfants. Jusqu'à aujourd'hui, il est d'usage d'honorer un mort par deux rites funéraires distincts, la mise en terre du corps ou bien sa crémation, laquelle est de plus en plus répandue. La crémation détruit complè- tement la forme originelle, biologique, de la vie, le corps est réduit à l'état de cendres, volatiles. L'inhumation condamne le corps à un lent processus de décomposition, au bout duquel reste la trace durable du squelette.

Dans leur quintessence, la plupart des cultures et des religions se fondent sur la croyance en une nouvelle vie après la mort. Chez certaines, la conservation du corps après la mort terrestre est la condition d'accès à cette autre vie, d'où les procédés d'embaumement et de momification des cadavres - comme dans la photographie où pour faire une nouvelle copie on a besoin de l'original. Les momies les plus anciennes, avec une date d'estimation de 7000 ans, proviennent de la culture indigène Chinchorro à l'extrême nord du Chili, les plus connues étant bien sûr celles de l'Egypte, pays des pharaons et de leurs pyramides mystérieuses. La momification peut être le fruit d'une intervention humaine délibérée ou se faire de façon naturelle dans des condi- tions favorables ; elle peut également résulter de ces deux facteurs, comme dans la « Ville des Morts », lieu qui rassemble le plus grand nombre de momies au monde, environ 8 000. Elles sont abritées dans les catacombes du monastère des Capucins à Palerme, ville qui étrangement est aussi le berceau de la mafia sicilienne.

La mort a vécu pendant des siècles aux côtés des humains ; on mourait chez soi, sous les yeux et entouré de ses proches. Mort, souf- france, deuil, désespoir et soulagement faisaient partie du quotidien de l'homme. En Occident, la mort s'infiltre aussi dans l'art, avec une présence particulièrement visible dans

celui du Moyen Age et du Baroque. Puis au gré du temps et des transformations des condi- tions et modes de vie, notre relation à la mort a évolué. Ainsi dans les pays industrialisés où, médicalisée et institutionnalisée, la mort est repoussée vers les périphéries de l'existence collective. Nous sommes de plus en plus nom- breux à nous éteindre dans la solitude et dans l'oubli, dans des mouroirs appelés maisons de retraite, pour que, au terme de notre vie, ou plutôt juste après, l'un de ces établissements de la prospère industrie funéraire se charge de notre dépouille. En même temps, dans un monde qui se laïcise à l'échelle planétaire, rares sont les artistes qui puisent leur énergie dans la thématique de la mort, car grand est le risque de tomber dans la banalité ou le kitsch, tout comme celui de s'exposer au ridicule sur un marché de l'art commercialisé. Alors, si mort il y a, celle-ci revêt le costume du pitre ou donne dans la provocation. Même phénomène dans les médias qui se repaissent volontiers d'accidents, catastrophes, guerres et nettoya- ges ethniques, et qui ne montrent pas la mort, mais un spectacle où l'essence visuelle du tra- gique se résume tout au plus à une tache rouge au sol ou à une chaussure perdue et longuement pleurée. Voilà, entre autres réflexions , ce qui me traverse l’esprit en regardant les photos du cycle IN CASE WE DIE de Sophie Zénon.

Née dans une famille originaire de l'Italie du Nord, Sophie y a passé les vacances de son enfance et a pu, grâce à ses parents qui l'emme- naient au musée, y découvrir les œuvres des grands maîtres. Elle se souvient avoir été boule- versée par l'omniprésence de la mort dans la peinture chrétienne, majeure dans l'art de souli- gner et renforcer la douleur. Alors étudiante, elle consacre son mémoire en histoire contempo- raine aux « Comportements face à la mort dans la civilisation occidentale ». Dans ce travail de trois cents pages, richement illustré, elle mon- trera, en prenant les cimetières normands comme exemple, comment la mort a été pro- gressivement dissimulée, puis refoulée de la vie des sociétés. Elle mène ensuite des recherches anthropologiques en Asie du Sud et du Nord et au cours de ces voyages, élargit son étude au chamanisme. A ce bagage de connaissances, la vie, ou plutôt la mort, apporte à Sophie l'expé- rience réelle du deuil. A vingt-quatre ans, de façon inattendue et brutale, Sophie perd son mari.
Puis Sophie s'installe à Paris et s'adonne sérieu- sement à la photographie. Dès notre première rencontre, j'ai aimé ses images calmes et équili- brées, tout en harmonie avec son ouverture d'es- prit et sa simplicité. Voilà quatre ans que le livre de son voyage en Mongolie est paru ; je l'ai acheté et aime y revenir parce qu'il m'apaise. Ces photographies sont un reportage noir et blanc relativement classique au pays de la steppe grise, un témoignage de la beauté de la vie traditionnelle des derniers nomades, réalisé avec un photogadget panoramique en plastique. Rien ne présageait alors que quelques années

plus tard, Sophie entreprenne avec un appareil numérique un cycle de photos couleurs dans son pays d'origine, à l'intérieur des labyrinthes des catacombes dans le monastère des Capucins à Palerme.

Sans doute chacun connaît-il l'attache- ment de Roland Barthes à la liaison de la photo- graphie avec la mort, même si la critique n'y voit qu'une curiosité ou bien en parle avec emphase. Or, lorsqu'on regarde de près l'histoire de la pho- tographie, il s'avère que nombre de travaux ont été réalisés avec une conscience profonde de la fuite du temps ou sont même franchement tissés de mort. Mais puisque la mort en elle-même est inexprimable, car elle échappe à la connaissance, les artistes la font passer en contrebande, dans les plis et les rides des images de la vie. En pho- tographiant les momies, Sophie Zénon a entrepris une chose folle. Puisque les momies sont une image tautologique des morts pour lesquelles le temps ne coule que verticalement, n'ayant sur elles aucune emprise, et que la photographie n'est rien d'autre qu'une forme tautologique de momification, aurait-on à faire ici à une répétition déjà superflue ? A une citation de la citation, à une image de l'image de l'être humain ? Sophie a résolu ce dilemme de façon aussi géniale que simple : en niant l'existence de la momie - c'est-à- dire en se référant au temps dans sa forme pure- ment humaine. Dans la photographie, le temps se visualise le plus puissamment et le plus distincte- ment dans la durée, ou pour employer le langage technique, à l'aide d'une longue exposition. Ce procédé a permis à Sophie d'introduire le mouve- ment dans ses photographies.

Seul être vivant dans les catacombes, entouré de milliers d'êtres impossibles à faire bouger, Sophie n'a pu opérer qu'à l'aide de son propre corps et de l'énergie qu'il pouvait libérer, en s'en remettant à son intuition, au hasard et à l'inconcevable. Il lui a fallu également apporter de l'éclairage, celui du souterrain ne se prêtant guère à sa conception de restitution de l'énergie. Car c'est bien son énergie qui est l'élément fon- damental. Sophie a fait vibrer les momies, elle a fait bouger ce qui est mort dans le temps et dans l'espace ; elle les a ranimées, les a ressuscitées par une danse secrète, ne serait-ce que pour quelques brefs instants. Elle les a ranimées pour créer des images. Ces photographies sont sur- prenantes. L'énergie du mouvement est en par- faite adéquation avec la forme, celle de la silhouette, de l'habit, de la position des momies, et l'expression qui émane de leur monotone existence quotidienne.

Les photographies de Sophie Zénon sont exécutées avec un appareil numérique, dans une résolution qui permet de les présen- ter à l'échelle 1. J'ai eu l'occasion de voir quel- ques épreuves en avant-première et j'ai été fortement impressionné. La coexistence du fini de la reproduction avec le flou maîtrisé déstabilise, captive, ensorcelle et dérange, tel un rite chamanique d'apprivoisement de la mort. Qui plus est, ce travail contribue de façon remarquable à méditer sur le sens de l'existence de chacun individuellement, à un moment où notre destinée collective se des- sine de plus en plus sombrement. Comme si le fait de rater l'examen d'apprivoisement de la mort ne permettait pas de comprendre ce qu'est l'amour.

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