Au nom de la vie. Sophie Zénon

Ramona Novicov , critique d'art

Texte publié dans la revue ARTA en regard de l'exposition Ad Vitam qui s'est déroulée à la Galerie Jecza Timişoara, en partenariat avec l’Institut Français (avril-juin 2016). Publication dans le cadre de l'année France-Roumanie 2019

Traduction du roumain en francais: Lucia Mester

 

…le rêve d’une ombre et l’ombre d’un rêve

Mihai Eminescu, Adieu

A la Galerie Jecza de Timisoara, l’esprit de la nature a été évoqué afin de refaire les liens d’une antithèse dramatique,  orchestrée avec grâce par Sophie Zénon : la vie vue par la lentille de la mort / la mort vue par la lentille de la vie.

Des deux perspectives, le filtre medium a été l’image photographique, si nous comprenons le medium comme une substance qui peut être traversée par un flux. Sophie Zénon crée des images perméables à certains flux tout d’abord par l’intermédiaire de la photographie, celle-ci étant son moyen de prédilection d’expression plastique. Les arbres rivés par des plaques minérales au milieu de la galerie constituaient une sorte de terrain occulte, monacal, ouvert aux deux extrêmités, orifice d’une clepsidre veillée par l’ombre de la mort. Il a été créé là-bas, dans cette  partie précise des montagnes sûrement localisées biographiquement, un espace où il y avait un échange croisé des mondes, où tout pouvait être reversible, le temps ainsi que l’espace, de même que la peur, le désir, l’oubli, la perte, le retour chez soi. Le tout, explicitement, au nom de la vie -  comme le dit aussi le titre de son exposition à Timisoara: Ad Vitam. En conséquence, la clepsidre : d’un côté, la série des photos de 2008, „Les momies de Palerme”, avec la partie „In Case We Die, Palerme ”, de l’autre, la série „Alexandre ” de  2015, plus complexe, dans le sens qu’elle contient un mixage foto-vidéo-installation, en plus des livres d’artiste en format leporello. Le lien entre les deux séries était l'installation végétale qui évoquait les contrées boisées des Vosges que son père, dans son enfance, a parcourues pour arriver de son Italie natale en  France, son pays d’adoption. La route a dû paraître à Alexandre un labyrinthe obscur et dangereux, et Sophie, pareille à Ariane, a repris son chemin, l’accompagnant dans les méandres de verdure et le ramenant dans le présent par le retournement de la clepsidre. 

Faisant appel aux procédés technique de la photographie, elle a amplifié l’image remémorée et l’a renouvelée en la posant sur des plaques en plexiglas disposées verticalement, semblables à des écrans. Ainsi, elles sont devenues guides, des arrêts de commémoration, diagrammes ou  champs de divination. Elle a opéré un transfert de force. Car dans les deux séries, la photographie met en lumière des êtres disparus. Dans la série Palerme, l’image est abordée avec une certaine douceur, et ce sfumato amplifie le pouvoir de suggestion des catacombes. Dans le jeu de fumée et miroirs de la vanité, la mort est le spectacle ultime, et l’habit, le dernier rideau. Avec la série des „Momies”, Sophie nous offre non seulement l’expression d’un memento mori, mais aussi un défilé de mode dans l’enfer – et cette perspective confère à l’environnement ténébreux une certaine familiarité qui ne manque pas d’une certaine touche d’ humour. 

Par contre, dans la série „Alexandre”, l’image est le support d’une transfiguration. Dans le champs photo-écran il a y un processus entre l’image du disparu et la vie de la nature. Le geste artistique opère en temps réel un transfert vital: en le traversant, la nature donne vie à celui qui l’a traversée illo tempore. Par un jeu subtil, le père absent, Alexandre, devient une partie vivante dans un univers réversible , il devient „Homme – paysage”.  Je fais mention ici de ce procédé magique car l’épisode de la rencontre de Sophie Zénon avec les chamans de Mongolie et Sibérie dans les années ’90 l’ont marquée pour toujours, en lui rendant familières les forces occultes qui animent les paliers existentiels du monde. La délicatesse des interventions plastiques de Sophiei est certainement déterminée par son profond respect pour les forces qui animent ces paliers ancestraux. Les écrans en plexiglas des photos ne projettent pas d’ombres, mais seulement des reflets, et ne créent pas de blocages dans le flux de la nature. Ce sont seulement des environnements transparents traversés par l’air, l’eau et la lumière, capables de capter les vibrations, les fotons, le polen, les mots ou les incantations d’un monde orphique où un dieu mélancolique appelle sans cesse sa bien aimée ad vitam.

Si la photo est utilisée comme un environnement épiphanique, elle a aussi le pouvoir de reconnecter les paliers essentiels d’une réalité brisée, distorsionnée, détournée, aparemment irréversible. Et Sophie Zénon sait que, par la photographie, elle peut créer un nouveau champs morphique et énergétique qui est capable de guérir les blessures, de rétablir les flux vitaux interrompus et, peut-être, racheter un destin. 

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