Plantae Novae
Jean-Benoît Patricot, dramaturge.
Texte d'introduction au livre d'artiste "Petit herbier merveilleux d'outre-mer". Editions Dumas-Salchli, juin 2026.
Le passé tient à perdurer et à laisser des traces. D’aucuns les cherchent dans des éléments qui paraissent immuables, fossiles, pierres, parchemins… Sophie Zénon, artiste photographe, a choisi de travailler dans un contexte en perpétuel renouvellement. Comment alors, débusquer dans notre présent ce qui subsiste du passé si l’objet d’étude se régénère, se transforme aux grés des saisons. Le végétal parait le moins apte à témoigner des aventures humaines. Et pourtant.
Avec son précédent corpus « L’herbe aux yeux bleus », Sophie Zénon avait fait une magnifique démonstration de la capacité des plantes à raconter à l’histoire humaine. En choisissant comme sujet les plantes obsidionales introduites en Lorraine par des graines nichées dans les semelles d’envahisseurs, les fonds de poches de leurs vareuses, le foin destiné à leurs chevaux, le végétal devenait preuve efflorescente des conflits qui avaient ravagé toute une région pour des questions de frontières.
Poursuivant sa démarche et son « voyage des plantes », Sophie Zénon nous propose des oeuvres énigmatiques dont la résolution apparaît au fur et à mesure que l’on s’en approche. Au premier regard, on perçoit la beauté délicate de feuilles célébrées comme sujet. La photographie métamorphose la plante pour lui donner l’aspect d’une porcelaine sensible, la lumière rasante de la prise de vue met en valeur le relief des nervures, la puissance de la tige, en évitant la saturation, un liseré blanc apparaît qui souligne le dessin de la feuille et lui donne un ton diaphane. Les tournures élégantes, les volutes gracieuses parfois froufroutantes, séduisent. Et puis, des détails apparaissent. De mystérieuses lignes, rigoureuses, parfois scintillantes, ordonnent le fond comme pour indiquer des directions, des trajets à suivre. Leur relief sur le papier japon révèle le piqué d’une aiguille sous la loupe. Les photographies sont brodées. La courbure des pétioles, des nervures est soulignée de fils de soie aux teintes délicates, de fins cordeaux brillants, les limbes sont ornés de vrilles d’or et d’argent. Les photographies sont réhaussées de broderies. Mais de broderies particulières, dites à la cannetille, petit fil de cuivre gainé de métaux précieux réagissant comme de fins ressorts, pareilles à celles qui ornent les uniformes militaires, un savoir-faire ici mis en oeuvre par Sylvie Deschamps, Maître d’art, brodeuse au fil d’or.
Les feuilles ainsi magnifiées appartiennent à six différentes variétés de bégonias nées pour certaines de multiples hybridations de plants martiniquais, mexicains, brésiliens, mélanésiens... :
‘BLACK FANG’
GEHRTII
‘HÉLÈNE JAROS X LIME SWIRL ROUGE SPIRALÉ’
‘DELICIOSA’
‘THURSTONII’
‘AMELIAE’
Le point de jonction entre le bégonia, incarnation jusqu’à la lie de la plante ornementale, et les broderies des parements militaires, c’est Rochefort, une ville suffisamment lointaine de l’estuaire de la Charente pour être protégée de puissances maritimes belligérantes, facile à approvisionner par le fleuve, idéale pour y implanter un arsenal militaire. Rochefort, ce sont aussi les expéditions scientifiques et l’arrivée de plantes inconnues qui seront dispersées dans les jardins botaniques d’Europe. Parmi celles rapportées de la Caraïbe, six petites plantes herbacées sont découvertes en 1690 par le moine botaniste Charles Plumier (1646-1704) qu’il baptise Bégonia en l’honneur de son bienfaiteur Michel Bégon (1638-1710), intendant de Louis XIV et de la marine de Rochefort. La plante y est encore célébrée dans un conservatoire unique au monde regroupant plus de 1 500 espèces.
Au plus près des photographies l’équation vertigineuse se résout et les traces prennent sens. Les lignes brodées sur le fond sont des vestiges de cartes marines du XVIIe siècle, voguent navires vers des contrées à découvrir, voir à coloniser, mais aussi vers des odyssées végétales qui rapportent des témoins des migrations humaines. Les plantes deviennent alors échos du passé. Les photographies de Sophie Zénon offrent à ces infrangibles une carnation de kaolin que les fil d’or et d’argent militaire viennent magnifier. Ces fils brodés aux point lancé, point de Boulogne, de sable, au passé empiétant, deviennent stigmates de conquêtes, de migrations, d’esclavagisme, de cette soif d’obtenir les métaux les plus précieux. Tant de beauté pour tant d’effroi.
Hybridation végétale mais aussi hybridation des médias. En associant le geste de Sylvie Deschamps à l’acuité résolue de son regard, Sophie Zénon permet à ces témoins du passé de nous révéler tout un pan de notre histoire territoriale et politique et à lui donner corps. Non par une démonstration professorale, mais simplement en ouvrant le dialogue avec le végétal, grâce à une vision onirique et sublimée d’une plante perçue comme banale dont les arabesques brodées tissent un lien délicat et organique avec la noblesse sauvage de leur origine et la perte de notre innocence.
