Etre au paysage

Sophie Zénon

Introduction à l'ouvrage "Pour vivre ici" (éditions LOCO 2019).

 

 

Situé sur la crête des Vosges, surplombant la plaine d’Alsace, le massif du Hartmannswillerkopf (HWK) est un lieu emblématique et stratégique de la première guerre mondiale. Surnommé pendant la Grande Guerre par les Français « la mangeuse d’hommes », « la montagne de la mort » par les Allemands, le HWK fut l’enjeu d’effroyables batailles, notamment entre décembre 1914 et janvier 1916. 

 

A la fin du conflit, bombardements et combats avaient totalement bouleversé le paysage. Epousant le massif, la forêt dense d’avant-guerre était totalement détruite. Arbres décapités, terre à vif, troncs calcinés. Un paysage lunaire où toute vie semble avoir disparue.

A partir des années 1930 et sans aucune intervention humaine, la forêt s'est reconstruite. Majoritairement composée de sapins et de hêtres avant 1914, elle présente aujourd’hui, et non sans une certaine luxuriance, une grande variété de feuillus. Bouleaux, saules, trembles, noisetiers, frênes, érables, alisiers, tilleuls, sorbiers, merisiers se partagent une terre meurtrie où subsistent nombre d’abris et des kilomètres de tranchées. Véritable laboratoire écologique à ciel ouvert représentatif des paysages de la Grande Guerre, elle est un exemple exceptionnel d’une re-colonisation spontanée d’après guerre.

 

Pour vivre ici propose une interprétation du lieu à partir de sa forêt, arpentée en tous sens aux quatre saisons, et puise sa source dans une mémoire du conflit encore très vive parmi la population. 

Comment, aujourd’hui, vivre à côté d’un lieu où se sont passées autant d’atrocités ?

Comment, hier, les soldats français et allemands arrivaient-ils à « apprivoiser » la montagne et à survivre à cet enfer ? 

 

A mi-chemin entre recherches documentaires et plastiques, Pour vivre ici envisage le paysage comme un lieu d’expérience et de vie, un espace dans lequel le corps est mis à l’épreuve du territoire et de la mémoire. Comment traduire l’indicible ? Peut-on s’autoriser à s’abandonner à la beauté de cette forêt ? Mémoire des faits historiques, nature et paysage engagent à une réflexion sur ce qui est donné à voir et sur la manière dont cela va être donné à voir. S’appuyant sur des travaux de scientifiques tels que personnels de l’ONF, guidé par la carte topographique de Sigrid Schwamberger, ce travail laisse cependant une grande part à l’imaginaire, à l’intuition et aux paroles de ceux qui sont au paysage, de ceux qui vivent ici.

 

Raoul Ermel, menuisier habitant la commune de Wattwiller - l’une des cinq communes traversant le territoire du HWK - , témoigne de manière sensible et poétique de sa relation à la forêt. Ses paroles nous disent l’émerveillement et des croyances populaires attachées au HWK. Elles posent également la question des ruines, de leur préservation ou non, et par là-même, de la mémoire et de l’oubli, de la trace et de son absence. En contrepoint, résonnent des passages du journal de l’aspirant Henri Martin, (Le Vieil Armand. 1915, Payot 1936), choisis tant pour ses qualités littéraires que pour l’empathie et la profonde humanité de son auteur.

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